Qui est responsable de ma santé ?
La médecine nous soigne-t-elle ou nous maintient-elle malade ?
La médecine nous soigne-t-elle ou nous maintient-elle malade ?
Voilà une question qui fâche. Et pourtant, elle mérite d'être posée. La médecine nous soigne-t-elle vraiment… ou contribue-t-elle parfois à nous maintenir dans la maladie ?
Avant de provoquer un infarctus chez mon lecteur médecin, pharmacien ou professionnel de santé, précisons immédiatement les choses.
Je ne parle pas de la médecine d'urgence, pompiers inclus, qui vous sauve la vie après un accident. Je ne parle pas du chirurgien qui répare une fracture. Je ne parle pas des traitements qui permettent à des millions de personnes de vivre avec une maladie chronique. Je ne parle pas non plus du professionnel de santé qui accompagne, écoute, diagnostique et soigne avec compétence, humilité et humanité.
Je parle du système.
Et surtout d'une question qui me semble fondamentale : que se passe-t-il lorsque notre système de santé devient essentiellement un système de soins ?
Soigner ou prévenir ?
Le mot « santé » est trompeur. Quand je suis malade et que je vais voir mon médecin, je suis pris en charge par le système de santé qui bizarrement repose sur l’assurance maladie. Mais suis-je pour autant en train de faire de la santé ? Ou suis-je déjà dans le soin ? La nuance peut sembler sémantique. Elle ne l'est pas.
Le soin intervient lorsqu'un problème existe.
La prévention cherche à réduire le risque qu'il apparaisse, ou à le détecter suffisamment tôt. C’est un des deux fondements de la naturopathie.
Et entre les deux se trouve tout ce que nous faisons quotidiennement : dormir, bouger, manger, récupérer, gérer notre stress, créer du lien, entretenir nos relations, éviter certaines consommations, conserver notre masse musculaire, notre mobilité et notre autonomie, donner du sens à notre vie et donner de la valeur à nos actes.
Tout cela est beaucoup moins spectaculaire qu'une opération. Et pourtant, cela peut avoir une influence considérable sur notre état de santé.
Le problème, c'est que la prévention est difficile à vendre : une opération est un événement. Une bonne hygiène de vie est une habitude. L'une est visible. L'autre est presque invisible.
Le paradoxe de la médecine moderne
Nous vivons probablement une période extraordinaire de l'histoire de la médecine. Nous savons diagnostiquer des maladies avec une précision remarquable. Nous disposons de médicaments extrêmement puissants.
Nous savons remplacer certaines articulations, intervenir sur le cœur, traiter certains cancers, contrôler de nombreuses maladies chroniques et prolonger la vie dans des situations qui auraient autrefois été sans issue.
Et pourtant…
Nous sommes aussi confrontés à une explosion des maladies chroniques : diabète de type 2, maladies cardiovasculaires, certains cancers, obésité, diabésité, troubles musculosquelettiques, maladies respiratoires, stéatose hépatique non alcoolique, syndrome métabolique, hyper tension, inflammations du pancréas, du péritoine, du côlon, acidité gastrique, douleurs ophtalmiques intenses, fatigue physique, troubles psychiques, dépression, suicide, burn in, épuisement total appelé burn out…
Comment expliquer ce paradoxe ?
Une médecine toujours plus performante, mais une population qui n'est pas nécessairement en meilleure santé sur tous les plans ? C'est là que la question devient intéressante. Parce que le problème n'est peut-être pas la médecine. Le problème est peut-être ce que nous lui demandons.
Une pilule pour chaque problème ?
Notre société aime les solutions simples.
Mal au dos ? Un médicament.
Du mal à dormir ? Un médicament.
Anxieux ? Un médicament.
Hypertension ? Un médicament.
Cholestérol ? Un médicament.
Douleur ? Un médicament.
Et je ne dis pas que ces médicaments sont inutiles. Bien au contraire. Lorsqu'ils sont correctement prescrits et utilisés, ils peuvent être indispensables. Mais quelque chose me gêne dans cette manière de penser. Nous cherchons souvent à supprimer le symptôme sans nous demander suffisamment ce qui l'a produit.
Pourquoi ai-je mal au dos ? Pourquoi est-ce que je dors mal ? Pourquoi ai-je pris vingt kilos ? Pourquoi suis-je constamment épuisé ? Pourquoi ma glycémie s'est-elle dégradée ? Pourquoi suis-je devenu essoufflé en montant deux étages ? Pourquoi suis-je incapable de récupérer ? Pourquoi suis-je anxieux en permanence ?
La question du médicament peut être légitime. Mais elle ne devrait pas toujours être la seule question. Il faudrait éduquer chaque individu à remonter à la source de la source de la source de la source, comme l’enseignait Hippocrate.
Le risque du « toujours plus »
Il existe un autre phénomène : lorsqu'une personne prend plusieurs médicaments, chacun pouvant être justifié individuellement, l'ensemble peut devenir difficile à appréhender. Un médicament peut avoir des effets indésirables. Un autre peut être ajouté pour les traiter. Puis un troisième. Et ainsi de suite. Une personne en traitement allopathique peut prendre jusqu’à vingt-cinq médicaments, chaque médicament devant éteindre ou calmer les effets secondaires du médicament précédent.
C'est ce que la médecine appelle notamment la polymédication lorsqu'un patient prend plusieurs médicaments de façon concomitante.
Le problème n'est donc pas : « Les médicaments sont-ils mauvais ? »
La vraie question est plutôt : « À partir de quel moment le traitement devient-il lui-même une partie du problème ?» C'est une question beaucoup plus sérieuse.
Et elle concerne précisément les professionnels de santé. Parce qu'un bon système de soins ne devrait pas seulement savoir prescrire. Il devrait aussi savoir réévaluer, simplifier et arrêter lorsque c'est approprié.
Et l'industrie pharmaceutique ?
C'est ici que le débat devient franchement politique et économique. Un laboratoire pharmaceutique est une entreprise en situation hyper concurrentielle. Il développe des produits, investit, prend des risques, cherche à obtenir des autorisations de mise sur le marché et doit trouver un modèle économique permettant de financer ses activités tout en satisfaisant pleinement ses actionnaires. Ce n'est ni surprenant ni scandaleux en soi. Mais une question demeure : les intérêts économiques peuvent-ils influencer la manière dont nous pensons la maladie ?
La réponse mérite mieux qu'un slogan. Il existe des mécanismes de régulation, des essais cliniques, des autorités sanitaires, de la pharmacovigilance et des règles destinées à encadrer la mise sur le marché et l'utilisation des médicaments. Mais aucun système humain n'est parfait. Il existe des conflits d'intérêts. Il existe des biais. Il existe des erreurs. Il existe des effets indésirables découverts après la commercialisation. Et il existe aussi des médicaments dont le bénéfice est considérable. Refuser de voir l'un ou l'autre de ces aspects revient à remplacer une idéologie par une autre.
Le vrai problème : qui est responsable de ma santé ?
Et c'est peut-être ici que ma réflexion rejoint celle de ma précédente newsletter sur la santé et la forme.
Si je considère que ma santé est exclusivement l'affaire de mon médecin, je délègue une partie considérable de ma responsabilité. Je deviens alors celui qui attend que quelqu'un d'autre intervienne lorsque quelque chose ne va pas.
Mais si je considère que je suis le seul responsable de ma santé, je tombe dans l'excès inverse. Une maladie n'est pas toujours la conséquence de mauvais comportements. Un cancer n'est pas une punition. Une dépression n'est pas un manque de volonté. Une maladie génétique ne se soigne pas avec de la motivation. Un accident n'est pas toujours évitable.
Nous avons donc besoin des deux : la responsabilité individuelle et la médecine.
Pas l'une contre l'autre. L'une avec l'autre.
Et si nous changions de question ?
Au lieu de demander uniquement : « Quel médicament dois-je prendre ? », nous pourrions parfois demander : « Qu'est-ce que ce médicament est censé améliorer ? ou comment puis-je m’y prendre pour améliorer mon terrain ? » Puis : « Pendant combien de temps ? » Puis : « Quels sont les bénéfices attendus ? Quels sont les risques ? » Et enfin : « Que puis-je faire moi-même en complément ? » Cette dernière question est essentielle.
Je dois également être capable de me poser deux questions qui, à mon sens, sont les plus importantes : “ Depuis quand je souffre de cela ? “ et “ À la suite de quoi ?”
Parce qu'il existe une immense zone située entre « ne rien faire » et « prendre un médicament ».
C'est la zone de l'activité physique. Du sommeil. De l'alimentation. De la perte de poids et de graisse lorsqu'elle est pertinente. Du renforcement musculaire. De la mobilité. de la respiration oxygénée. De l'arrêt du tabac. De la diminution de l'alcool. De l’importance du lien social. De l’importance du sentiment d’utilité. Du sens que l’on donne à sa vie et de la valeur que l’on prête à ses actes. De la gestion des différents types de stress qui nous assaillent. De l'exposition à la lumière naturelle, notamment lorsque le soleil n’est pas agressif. Du temps passé dehors, à observer, ressentir, éprouver une nature bienveillante. De la récupération. Du plaisir. Je parle de plaisirs non conditionnés par une promesse. Je parle de plaisir lié à une surprise à laquelle je ne m'attendais pas, comme une rencontre par exemple. Et parfois tout simplement… du repos.
Alors, la médecine nous maintient-elle malade ?
Ma réponse serait : pas de cette manière-là. La question est trop simpliste si elle consiste à accuser « la médecine » de fabriquer volontairement des malades.
En revanche, je pense qu'une société peut devenir dépendante du soin lorsqu'elle investit davantage dans la réparation que dans la prévention, lorsqu'elle médicalise certains problèmes qui pourraient aussi être abordés par d'autres moyens ou par d’autres médecines : naturopathie, médecine traditionnelle chinoise, médecine ayurvédique, etc. la liste est longue, ou lorsqu'elle laisse croire que chaque problème humain possède nécessairement une solution médicale.
Et surtout, nous devons nous méfier d'une idée séduisante : celle qui consiste à croire qu'il existe toujours une solution extérieure à nous-mêmes.
Un comprimé peut faire baisser une tension. Mais il ne remplace pas nécessairement l'ensemble des comportements qui participent à notre santé.
Un somnifère peut aider à dormir. Mais il ne règle pas nécessairement les causes d'un mauvais sommeil.
Un antidouleur peut diminuer une douleur. Mais il ne répare pas nécessairement ce qui l'a provoquée.
Un médicament peut être extraordinaire. Mais il ne devrait jamais devenir une excuse pour ne plus chercher.
La médecine n'est pas notre ennemie
Je ne crois pas que nous ayons besoin de moins de médecine. Je crois que nous avons besoin de mieux utiliser la médecine. La médecine doit rester là lorsque nous sommes malades.
Mais nous devons peut-être arrêter de lui demander de résoudre ce qui relève parfois de nos habitudes, de notre environnement, de notre mode de vie ou de notre rapport à nous-mêmes. Et prendre conscience que notre mode de vie dépend forcément de notre lieu de vie. Et qu’en changer peut devenir salvateur…
Le médecin ou bien le naturopathe ne peut pas dormir à notre place. Il ne peut pas marcher à notre place. Il ne peut pas manger à notre place. Il ne peut pas gérer notre stress à notre place. Il ne peut pas créer du lien à notre place. Il ne peut pas entretenir nos relations à notre place. Il ne peut pas donner du sens à notre existence à notre place. Il ne peut pas déménager à notre place. Et il ne devrait pas avoir à le faire. La médecine peut nous aider à vivre. Elle ne peut pas vivre à notre place.
C'est peut-être là que se trouve la frontière.
D'un côté, le soin.
De l'autre, la santé.
Entre les deux : nous.
À suivre…